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Médiathèque municipale de Vert le Grand

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Dans le cadre d'un cycle "Porter son regard", autour de la photographie, la médiathèque a proposé un atelier d'écriture  intitulé "D'après photo" : quatorze écrivant·e·s apprenti·e·s ou confirmé·e·s, sous la houlette de l'écrivain Jacques-François Piquet.

 

 

 

 

 

consignes

 

Voici les consignes de Jacques-François Piquet :

"Comment lire une photographie ? Que dit-elle à tous ; en quoi me touche-t-elle ? Quelles écritures peut-elle déclencher ?
C’est à ces quelques questions que j’ai apporté des éléments de réponse, d’abord en faisant référence à Roland Barthes et à sa démarche en deux temps, studium & punctum qu’il expose dans son ouvrage La chambre claire (disponible à la médiathèque). Puis en donnant quelques exemples de lectures qu’on pourrait qualifier d’analytique (description de l’image, hypothèses quant aux intentions de son auteur, écriture possible du côté de la réflexion), ou de sensible (l’écriture s’inspire du sentiment qui se dégage de l’image). Enfin, quand il s’agit d’écrire une fiction, quand l’image s’y prête et quand l’écrivain le souhaite, j’ai rappelé les diverses approches possibles entre mise en scène du ou des personnages présents et identification avec l’un d’eux sur lequel le regard va se focaliser.
Après quoi, j’ai distribué à chacun un petit dossier contenant divers extraits de textes illustrant mes propos (Roland Barthes, Annie Ernaux, Michel Tournier et Didier Daeninckx) ainsi que quatre photos, avec pour consigne d’en choisir une et d’écrire d’après ce support un texte de deux à quatre feuillets. A ma grande satisfaction, chacune des photos a été choisie au moins une fois et les textes produits étaient non seulement de qualité mais d’une grande variété. Merci à tous d’avoir joué le jeu, car écrire en atelier est un jeu, ne l’oublions pas."

 

 

Et voici les textes produits :

D'après une photographie de Claude Peinot

photographie de Claude Peinot

 

ROUTE ET SENTIERjacky

L’instant d’un instantané photographique, l’horizon s’efface et l’ombre du doute m’envahit. Deux mondes s’opposent, non miscibles, séparés par un mur de béton, et font écho à toute l’actualité de la mondialisation.


Photo d’opposition qui excite l’imagination et l’esprit politique. Où va cette femme marchant d’un pas compté, le cabas à bout de bras à contre-courant de cette circulation autoroutière menaçante dirigée sur le lecteur. Cette femme me rejette dans mon enfance lorsque je passais mes vacances dans le petit village paysan de mon grand-père où j’arpentais ces mêmes petits chemins pour aller chercher le pain à la boulangerie derrière l’église. Le doute s’insinue en moi, son pas calme et serein tourne le dos à la modernité rugissante, se trouve rassuré d’être protégé par ce mur béton doublé d’un « no man’s land ».

Il tient sur cette surface photographique 21x29 toutes les contradictions actuelles de notre monde, c’est prodigieux. La sensibilité aigue du photographe, à travers son écriture sobre, précise du « point, ligne, surface » nous amène à nous questionner sur le modèle sociétal de notre monde et la difficulté d’une harmonie entre passé et futur.

Jacky Destouches

 

brigitteROUTE ET SENTIER

La circulation n'est plus très dense en cette fin de soirée. C'est l'hiver, plus une feuille sur les arbres.
Il fait froid. Demain, je sortirai mon manteau doublé.
Le bruit de la route diminue, plongeant le hameau dans un silence sinistre. La nuit n'est pas assez avancée pour que le chemin soit éclairé.
Silence et ombre, j'ai hâte de rentrer et en même temps j'appréhende mon retour.
Alors, je traîne sur ce chemin, en revenant du travail. Je suis passée sur le pont qui enjambe la route, à regarder stupidement les voitures passer.
Léger vertige, tête vide, hypnotisée par ce spectacle. Un fantasme suicidaire m'effleure.
Journée vide comme toutes les journées à faire semblant de m'intéresser à ces courbes, ces graphiques, statistiques, à ces nouveaux mots qui apparaissent tous les jours, en anglais bien sûr.
Ils se gargarisent, montent sur leur ergot de coq arrogant, la lutte est serrée, les égos s'étripent.
Moi, je suis censée faire le compte rendu de leurs délires sémantiques, en faire des phrases avec sujet, verbe, complément. C'est épuisant.
Quelques courses au super U. Ai-je vraiment besoin de ce dentifrice et de ces yaourts à la fraise ?
Tout est bon pour retarder le retour. Je sais ce qui m'attend. Pépère affalé sur le canapé, une bière à la main, se grattant affectueusement l'entrejambe. Marie, casque sur les oreilles, retranchée dans sa chambre et Léo scotché à sa console, en guerre contre des monstres.
Personne ne m'entendrait rentrer….Alors, à quoi bon ? Pourquoi rentrer ?
Cette idée vite refoulée revient avec obstination...et si je les plantais là ?
J'entends déjà le chœur des moralistes s'étrangler ! Quoi ? Abandonner ses enfants? C’est monstrueux !!!
Je les imagine dans deux heures, alertés par un gratouillis au creux de l'estomac, signal de faim.
Qu'est-ce qu'on mange ?
J'arrive à la maison, tout est éclairé, je les vois, chacun seul dans sa tanière.
Je passe devant la maison, une force me pousse, je marche, je ne m'arrête plus, je repasse au-dessus de la route, par l'autre pont, je m'enfuis...

Brigitte Ney Mony

 

sylvie 2Ils sont des milliers, des millions, des milliards à foncer droit devant, comme des fous, enfermés dans leurs habitacles rigides et sans âme, identiques aux autres. Ils sont des milliers, des millions, des milliards à oublier de se regarder, de s’écouter, à penser à ce qu’ils ont à faire après. Ils sont des milliers, des millions, des milliards à aller tout droit, sans réfléchir à ce qui pourrait être différent, à ce que la vie pourrait leur donner. Ils sont des milliers, des millions, des milliards à oublier d’où ils viennent, qui ils sont, qui sont leurs voisins et s’ils existent encore.

Tu étais de ceux-là.

Tu étais de ceux-là jusqu’au jour où tu as rencontré un mur. Le mur des lamentations ? Le mur du silence ? Le mur de ta prison ? Au pied du mur, tu lui as définitivement tourné le dos. Ou plutôt, tu l’as contourné. Mur franchi, suivant un tout autre chemin, tu as pris le temps, le temps de regarder, le temps de penser, le temps de vivre, sachant désormais où tu voulais aller.

Parfois seule, parfois non, tu traces ta route, au-devant des autres, des surprises, des découvertes. Tu les entends toujours, de l’autre côté du mur, ces milliers, ces millions, ces milliards, avaler leur vie. Tu aurais tant à leur dire, s’ils daignaient s’arrêter quelques instants : « Jetez vos habitacles rigides et sans âme, identiques aux autres. Quittez vos certitudes, faites de murs que vous mettez une vie à bâtir. Devenez qui vous êtes, vraiment. »

Sylvie Macquet

 

PORTER SON REGARDdanielle anne

D'emblée, le photographe a partagé l'espace en deux. La vue plonge sur un mur. Un mur au faîte plat, partant du coin inférieur gauche de l'image, remontant en oblique vers la droite.
L'œil ne peut s'empêcher de suivre cette ligne traversante, cette clôture qui se brise en rejoignant l'horizontale d'un pont routier. Le regard monte vers ce pont pour redescendre sur une route aux lignes courbes, bordures de béton et lignes blanches peintes au sol. Venant droit sur le photographe roulent un camion, des voitures, vus de face, conducteurs masqués par leur pare-brise.
La lumière blanche s'étale sur les toits des véhicules. Les ombres portées sont courtes sur le bitume, le soleil est haut, il est midi.

Quel contraste avec la partie gauche de l'image! Ici, l'atmosphère est plus sombre, accentuée par le noir et blanc de l'image. La végétation est triste, les arbres nus, sur l'herbe clairsemée s'allonge un sentier maigrichon. Seule présence humaine, une silhouette, qui nous tourne le dos et semble avancer lentement, un sac à la main. Un homme? Une femme? Difficile à distinguer avec la distance. Il avance vers un hameau, hameau où aboutit le sentier, sur un espace plus large, vide, bordé par quelques maisons aux toits pointus. Quelques lignes verticales sont lancées par les deux ou trois réverbères au bord du sentier. Le coin semble désert. C'est l'hiver.

D'un côté de l'image, lenteur et obscurité. De l'autre, vitesse et lumière.
Entre eux, ce mur, un mur composé de plaques de béton, froides, impersonnelles, étendu à l'infini, comme ceux que certains veulent construire un peu partout . Mur de protection? Mur de séparation? Mur de rétention? Mur au tracé en ligne droite que rien ne semble arrêter ... Sauf ... Sauf ce hameau, cette maison au petit jardin en bord de route, obstacle imprévu au projet primitif de l'ingénieur, obstacle qui brise la ligne droite, qui force le regard, et l'oblige à changer de direction.
J'aime les imprévus, les pieds de nez aux plans millimétrés en haut lieu, loin de la réalité du terrain, loin du vécu des gens, loin de l'histoire d'un territoire ... J'aime y deviner de l'ironie... une pointe de rébellion... une ouverture vers la création.

Danielle Nal

 

D'après une photographie de Nicolas Rouxel Chaurey

Photographie de Nicolas Rouxel Chaurey

 

C’est une photo en noir et blanc, bien contrastée, dont la structure a d’emblée attiré mon regard.
Deux voies ferrées s’éloignent vers un horizon assez proche dont on ne distingue pas de quoi il est fait, peut-être un village.
Le photographe s’est placé sur le rail le plus externe de la voie qui vient vers lui, au niveau d’un passage à niveau automatique dont la barrière est remontée. L’amorce de la route croisant en biais la ligne de train est visible en bas à droite de la photo.
Les voies sont libres de tout train. A espaces réguliers elles sont surplombées par des portiques métalliques soutenant les caténaires alimentant les trains.
L’ensemble parait bien entretenu mais assez ancien. Pourtant, la maison dont on aperçoit une extrémité sur le coté droit semble assez récente, semblable à celles qui prolifèrent aux entrées des villages de campagne.
La végétation qui borde les voies est faite de buissons parsemés de bouleaux. Peu de feuilles sur les arbres, Peut-être sommes nous en automne. Le ciel est nuageux, un modeste soleil venant de droite projette de longues ombres.
Cerclée de noir, d’une construction rigoureuse, la photo semble devoir servir de support à une étude de dessin de perspective.
Mais là, au centre de la photo, une silhouette humaine, peu visible au premier coup d’œil.
Il semble que ce soit un homme, vêtu d’un pantalon clair et d’une veste très sombre. La tache correspondant à la tête est pâle, pourtant ce n’est pas un visage.
Il est au niveau du portique le plus proche et s’éloigne en marchant sur le ballaste à l’extérieur de la voie opposée au photographe.
Dans sa main droite il tient quelque chose de blanc, qui pourrait être un bidon ou un grand sac.
Serait-ce un automobiliste qui, en panne d’essence, part chercher du carburant en abandonnant sa voiture au passage à niveau ? En empruntant la voie ferrée ? Ou alors un homme qui, sa journée de travail terminée, se hâte de rentrer chez lui en utilisant ce raccourci ? Mais peut-être aussi est-ce un vagabond qui, tel Charlot, s’éloigne vers l’horizon avec son baluchon.

Anne Climent

 

D'après une photographie de Claude Peinot

photographie de Claude Peinot

 

MAINTENANT

anne marieVous retrouvez aisément le chemin qui mène par l’arrière à la maison blanche.
Il n’a pas changé.
Vous vous revoyez rentrant de la plage avec les enfants. Ce ne sont que bouées, matelas, serviettes, ballons, seaux et pelles qui dépassent des sacs et des bras, et sont joyeusement portés comme autant de moments qui viennent d’être partagés. La vie. Les moments uniques, inscrits dans la mémoire, aux sons des rires, des vagues, des mouettes, des cris des enfants.
« Regarde, Papa, j’ai trouvé un crabe ? Je peux le ramener ? J’ai mis de l’eau dans le seau ! »
« Papa, je peux t’enterrer dans le sable ? »
« Tu viens jouer aux raquettes avec moi ? »
C’est plus fort qu’une pente glissante qui vous renvoie à ces étés ensoleillés, vous y êtes instantanément.
Théo et Bastien sont là, comme vous les voyez chaque jour, dans une réalité immuable puisque ce sont vos enfants, et que vous êtes leur père.
Vous allez ouvrir le portillon, utiliser le jet d’eau pour vous débarrasser du sable qui s’est incrusté partout et ne manquera pas d’agacer votre femme si vous le laissez s’introduire dans la maison.
Sandra est là aussi sur ce chemin. Vous la voyez remettre la lanière de sa sandale, secouer délicatement le sable de ses mollets, se retourner, vous regarder…
« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? »
Rien, il n’y a rien, juste l’éphémère à fixer dans le temps, comme la prise d’une photo le ferait, pour le rendre éternel.
Vous qui allumiez votre cigarette. Comme maintenant.
La regardiez-vous vraiment ? Pas sûr. Et pourtant vous l’avez vue. Puisqu’elle est là maintenant.
Les ombres de cet fin d’après-midi sont les mêmes, vous n’avez pas su y voir un présage quand il aurait été temps. Avant.
Le goût de la cigarette se mélange à l’air salé, iodé que vous humez profondément à cet instant car votre souffle prend son élan pour vous projeter dans les pensées qui font mal, cette contrée du passé qui ne cesse de vous atteindre, celle qui a étendu ses frontières aux mois et aux années suivants. Celle qui a annexé votre vie entière et fait disparaître les paysages familiers. Même si l’habitude leur avait fait perdre toute couleur, ils ont révélé leur beauté à la minute de leur perte.
Votre cigarette, vous l’avez allumée en inspirant comme un baume à instiller à tout votre être en mal de retrouvailles.
Vous aviez tout mais vous n’en saviez rien. Ce tout sans plus de voyages, de conquêtes à venir, cette impression d’être arrivé quelque part et que la route s’arrêtait là, cette fin aux rêves, aux possibles, à la découverte, vous ressentez encore l’effroi que cela vous inspirait. Croiser Ariane, lui donner carte blanche pour redécorer vos rêves éteints, c’était inévitable. Ariane semblait être le graal qui allait tout animer, illuminer, mais Ariane aurait pu être Karine, Laurie, Sarah,…
C’était la première bouffée d’air après une apnée trop longue, d’abord un soulagement.
Comment ces moments magiques -car ils le furent, votre mémoire le sait- peuvent ne plus rien avoir à vous donner ? Ne plus nourrir votre être, ne plus avoir de saveur ? Ils sont comme un point d’ombre perdu dans la masse sombre que le mur projette sur celui d’en face. Dévastateurs et pourtant insignifiants.
Trois ans que vous n’êtes pas revenu. Trois mois d’envol, un an de liberté partagée puis une lente descente de la grande roue, un retour à vous, à votre solitude, à votre vide.
Sandra ne voulait plus vous voir. Les enfants n’ont plus quand ils ont su que vous partiez pour l’autre.
Vous n’avez pas lutté. C’était plus simple de fermer une parenthèse.
Vous quittiez le tableau, vous ne vouliez plus faire mal.
Peut-être que vous ne vouliez pas non plus qu’ils vous renvoient à votre décision lors de chaque rencontre que vous auriez pu préserver en bataillant. Cela aurait gâché votre rebond, vous aurait enchaîné à vos doutes.
Maintenant, vous êtes là.
C’est l’heure où le soleil perd de sa superbe, où la plage se vide doucement. Ils vont sûrement bientôt arriver.
Vous avez pensé à ce moment. A tout ce que vous voulez leur dire.
Et là, vous ne savez plus.
C’est encore à vous que vous avez pensé. Et s’ils étaient bien, si vous alliez encore ébranler un ordre des choses paisible, blesser, cogner, laisser les autres exsangues.
Vous vous accrochez à votre cigarette. Vous apercevez votre ombre sur le mur. Vous êtes là.
Maintenant.

Anne-Marie Calmon

 

L'OMBRE SUR LE MURguy sylvie

Son ombre est mienne. Je surveille la maison à ma droite en diagonale. Je ne veux pas que l’on me voit, me suspecte d’une action louche. Et pourtant je sais qu’il se passe de drôles de choses dans cette maison. Enfin je sais …, j’ai entendu dire. Aujourd’hui, le temps est propice pour en avoir le cœur net. Les ombres tombent en ma faveur, les dernières lueurs du soleil éclairent la façade située à l’ouest et baignent de lumière la fenêtre où il me semble distinguer une silhouette qui se déplace et qui scrute le jardin à ses pieds. Cette personne est-elle en train de surveiller les déplacements possibles d’un rôdeur ? Je me plaque contre le mur et fais fuir le lézard qui s’était immobilisé lui aussi contre la paroi pour profiter du soleil. Dieu merci mon complice ne va pas attirer l’attention du propriétaire de la maison.

Heureusement, l’ombre est épaisse plus loin. Je vais pouvoir m’approcher à pas feutrés. J’avance sur le sol dallé, sans obstacle. Je ne risque pas la chute. Pourvu qu’un chat ne saute pas dans mes jambes. Je crains les chats et les admire à la fois. Cruelle position qui ressemble à ma quête du jour : éclaircir une rumeur sans donner l’alerte, sans laisser de traces. Pas de pas oubliés sur un sol mouillé. En m’avançant, le mur dans l’ombre reste à ma hauteur, me rendant invisible. J’ai veillé à me vêtir de sombre. J’avais prévu, ce n’est pas habituel. Moi qui aime tant la lumière !!

Il me semble avoir entendu un bruit. Je ne vois encore rien de précis au travers de cette fenêtre que je n’ai cessé d’observer depuis mon arrivée. Tiens, j’aurais dû apporter mon appareil photo avec le téléobjectif pour constituer des preuves, enrichir mon dossier plus aisément.

Les bruits se précisent. J’entends des voix à ma gauche. Cela ne vient pas de l’endroit que j’explore depuis le début. Je ne dois pas me faire repérer. Oh mais si peut-être cela alerterait la personne derrière la fenêtre et l’inciterait à sortir, à montrer son visage, que je puisse l’identifier.

Pas de chat dans les parages et pourtant aucun aboiement. Aucun animal domestique !! C’est étrange dans ces maisons isolées. Il doit s’en passer de belles que nos amis les bêtes désertent ce lieu.

Les bruits que j’ai cru entendre n’existent plus. Au loin de temps en temps le roulement d’un train, peut-être ? Cela me fait penser que je n’ai pas organisé ma sortie. Par où vais-je m’enfuir si je suis interpellé, si on se jette sur moi. Il ne me restera plus qu’à dire que je suis photographe et que je suis venu exceptionnellement réaliser quelques clichés pour une expo dans mon village. Poursuivons notre quête. Courage !

Des senteurs inconnues me parviennent. Ce sont des parfums discrets que je ne reconnais pas. Je caresse les branches qui dépassent du mur à ma gauche pour déterminer si ces effluves proviennent de l’arbre dont je ne reconnais pas l’essence. Il est lui aussi plongé dans l’ombre. Je déclenche l’envol d’un oiseau qui m’observait à mon insu.

Attention, peut-être la personne derrière la fenêtre va noter le mouvement et me découvrir. Je m’accroupis et m’approche d’une porte dérobée derrière le jardin de la maison observée. Aucun nom, nul tag inamical me donnent une indication sur l’identité de la personne dans la maison. La porte est en bois, la peinture s’écaille, la serrure est rouillée. Personne n’en a franchi le seuil depuis longtemps. Je fais une tentative pour entrer. D’une poussée de l’épaule, je réussis à ménager une ouverture suffisante pour me glisser à l’intérieur du jardin. De ma nouvelle position, j’ai maintenant une vue plongeante sur la fenêtre. La pièce est éclairée vivement à l’intérieur. Une lumière violente ne permet pas aux occupants de me distinguer à l’extérieur. Je m’approche jusqu’à coller mon nez sur la vitre. Je ne distingue rien. Je suis aveuglé par cette lumière violente. Ma progression dans l’ombre depuis plus de deux heures n’a pas arrangé la mise au point de ma vue.

La fenêtre à ma gauche est entrouverte, j’entends des voix, des rires que j’interprète m’être destinés.

J’ai un peu honte de vous les révéler. Celui qui semble être le chef de plateau, le premier assistant peut-être dit : « On va faire la pause, …. On ne va pas quitter nos hardes de zombies. On va répéter pour de vrai et effrayer l’intrus qui tente de nous observer depuis le milieu de l’après-midi. A mon top, lancer la musique « Thriller » à fond. Sortons par la porte d’entrée et courons dans le jardin le surprendre. Et que personne ne rit !! ACTION !

Guy Vidal

 

L'IMPASSE

Tôt, ce matin-là, elle s’est postée à l’entrée de l’impasse. Elle s’est accroupie et a joui encore de ce temps de somnolence grasse qui prolonge le réveil au petit matin. Elle s'est assoupie dans la pénombre, entre nuit et jour, entre veille et oubli, un entre-deux qui n’est plus le néant des heures nocturnes et pas encore la pleine conscience.


Un oiseau chante, quelque part, dans un des jardins voisins. Elle se redresse, sort l’appareil photo de son sac-à-dos, enlève le bouchon de l’objectif qu’elle enfouit dans la poche de sa parka, vérifie les réglages – lumière, vitesse, sensibilité – méthodiquement. Elle a tout son temps, pour une fois en avance, pense-t-elle. Un sourire lui fait plisser les yeux, puis une larme roule sur l’arrête de son nez.
Ne pas penser, sortir le bouchon de sa poche, refermer l’appareil, chercher un kleenex, essuyer la larme, se moucher sans bruit, puis reprendre la pause. Elle fixe la maison blanche à travers l’objectif, rue déserte, quartier silencieux, et attend. Elle regarde les ombres mouvantes sur les murets, au fur et à mesure que le soleil filtre dans la ruelle, son ombre à elle projetée sur le crépi de la maison voisine. Elle sourit à nouveau, chasseuse d’images se dit-elle, chasseuse de souvenirs se reprend-t-elle.


A la mort de sa grand-mère, elle avait trouvé au grenier une boîte à chaussures avec sur le couvercle une étiquette : « pour ma fille Hélène ». Elle avait ouvert la boîte et y avait trouvé une photo, juste une photo, en noir et blanc, petit format, bords dentelés, et griffonné au dos au crayon à papier « impasse du Parc, 18 avril 1956 ». Elle avait alors fouillé le grenier. Elle avait cherché longtemps mais n’avait rien trouvé. Que cette photo de la maison de sa mère, prise d’après l’inscription au dos de la photo quelques semaines avant le décès de sa mère et trois jours après sa naissance.


Elle sort de la poche de son sac-à-dos la petite photo, la scrute, attend que la lisière de l’ombre lèche les fenêtres du premier étage de la maison, c’est ça, elle arme son appareil et appuie sur le déclencheur. Elle sourit à nouveau, c’est bon, elle vient de se fabriquer son premier souvenir d’enfance.

Françoise Roques